Epistolaire

Koh Rong Samloem, Cambodge

3.3.2014

On est resté des mois sans s'écrire. Souvent je pense à toi comme à un amer lointain, un port d'attache devenu étranger ; je me demande ce qu'il aurait pu être, sans vraiment vouloir prendre le cap retour. Pourtant, tu te satisfais de la vie que je fuis et je vis des fantasmes par défaut. J'expérimente des bribes de vie en échappant au sérieux de l'existence, toujours prêt à tendre les voiles avant l'aube.

Aujourd'hui, je suis au bureau. Comme si mon histoire n'avait pas encore commencée je me sens un gosse dans le costume de papa, curieux de savoir comment sera ma vie d'adulte. Je hais ma patronne et évite mes collègues ; et j'observe à travers eux l'illogisme normal. Je ne comprends plus l'attrait pour le stress, la fierté du manque de sommeil, l'admiration pour les indifférents, la médisance hypocrite des uns envers les autres, le désir d'être envié... Biaisé par mon cynisme, je ne découvre les personnalités que comme des mosaïques de comportements préfabriqués, de réponses apprises et de pensées socialement attendues. Ces gens sont des automates aussi vivants qu'un malade alzheimer que sa famille ne reconnait plus.

Je me sens las.

Il est huit heures du soir et mon visage tanné rendu blafard par l'écran fixe vaguement le curseur qui clignote sur la dernière ligne d'une journée de travail. Y a-t-il un évènement dans la vie de chacun qui marque la fin de la préface ?

Florian

Similan islands, Thailand

25.11.2013

Grâce à toi je suis parti, grâce à toi je suis rentré.

Et je me suis trouvé là, au milieu de Toulouse, sous la pluie, portant sur mon dos les uniques habits que je possède, agité d'un fou rire irrépressible à la vue de la foule élégante qui se presse à la poursuite de sa propre importance. À cet instant, je ne sais plus ce qui m'a poussé à revenir. Rien ne semble avoir de cohérence, partout où je pose mon regard, je ne vois que les reflets d'une société destructrice et l'inconscience de la normalité moderne. Personne ne me voit, personne ne m'attend. Mes pieds marchent mais je ne me sens pas avancer. Je n'ai nulle part où aller. Je suis un fantôme dans ma ville natale.

J'étais agité d'une horrible envie de m'échapper mais tu m'as rappelé que ce que je recherche dans mon voyage, ce sont une réflexion, une alternative, un idéal et une vision ; rien de tout cela ne se limite à une frontière. Mon aventure reste avec moi tant que je choisis d'être un voyageur, de ne pas appartenir à ce que je fuis. J'ai voulu essayer, j'ai voulu rester.

Mais une semaine plus tard, j'étais sur la route, dans un vieux volkswagen, à travers l'Allemagne, sous les derniers rayons d'été et les premières neiges. Sur un terrain vague à Berlin, dans une vieille usine à Leipzig, au coeur d'un ancien moulin à eau, un restaurant, une chapelle abandonnée, partout où je m'arrête je rencontre d'autres personnes que le reste du monde ne voit pas, des gens sans assurance, sans emploi, sans compte en banque et sans crédit. Des gens qui ont choisi de croire qu'il vaut mieux vivre ensemble que chacun pour soi. Et chaque communauté a construit un univers où tout est partagé, où chaque problème est discuté et où il n'y a plus de conflit entre les personnes, plus de conflit entre éthique et désirs, et où tout le monde est bienvenu sans discrimination d'aucune sorte, sans effort, sans condition. J'ai découvert que l'on peut donner sans rien attendre en retour, que l'on peut vivre confortablement sans devoir travailler, qu'il existe un monde où l'argent est un concept dépassé.

À quelques kilomètres de Berlin, au milieu de la forêt se tiennent de vieux bâtiments délabrés d'une ancienne base militaire squattée qui offrent un asile aux gens comme moi, à ceux qui cherche une place pour un temps, un endroit calme où travailler n'est plus nécessaire, où la nourriture est gratuite. J'ai voulu vivre là pour un temps.

Je t'écris cette lettre depuis la salle commune. Autour d'une tablée immense, les gens s'asseoient où ils peuvent, à deux par chaise, ou sur des coussins, la tête posée sur les genoux d'un voisin, tantôt couchés, tantôt adossés à un mur ou dos à dos. Il y a des jeunes accoudés à un comptoir qui portent de gros verres opaques à leurs lèvres fendues d'un rire bruyant. Il y a des vieux aux gueules pourries et grumeleuses, assis au fond, le dos collé au mur, courbés sur des petits verres chargés de liqueur. Il y a toute une faune d'enfants qui courent entre les chaises et sous les tables. Un gigantesque chien bave, avachi sur le plancher, la gueule figée, flegmatique et imperturbable. Dans la maison, c'est un éclatement de joie, un brouhaha de cris, une clameur enivrante. Dans un coin on regarde un film et à l'autre bout de la salle, on joue à un jeu bruyant. Les petits, les grands, les jeunes, les vieux, les femmes, les hommes et le chien, toute la faune éclectique de cet écosystème, tous vivent ensemble.

Pour un temps, tout va bien.

Librement encore,

Florian

Südosten Berlin, Deutschland

San Blas, Caraïbes

29.9.2013

Ma marraine perdue,

Il y a maintenant six ans, quasiment jour pour jour, je te rencontrai dans une phase déroutée de ma vie. Une phase égarée par rapport à la personne qui vit en moi mais pourtant très certain de mon succès. Et cette année là tu me dis une phrase qui est restée gravée dans mon esprit comme le déclencheur de mes envies de voyage. "Peut-être que c'est bien ailleurs." Alors j'ai commencé à rêver de ces ailleurs.

Seulement tant d'années plus tard, les échos de ta voix résonnant de plus en plus fort avec quelque chose en moi, ai-je fini par écouter, par essayer de vivre selon ce qui me semblait essentiel et non selon des divertissements superficiels. Et alors tout s'est enchainé comme si tout le monde voulait m'aider. De fermier dans le Nord du Nicaragua à guide de trek sur ses volcans, j'ai abouti sur un voilier dans la mer des Caraïbes.

Le travail est épuisant, les conditions éreintantes et la paye maigre, mais je n'ai jamais vraiment pensé à tout ça. Ce dont je me souviendrai, ce sont ces instants où, tenant la barre, je contemple le coucher de soleil sur les îles vierges vers lesquelles on navigue accompagnés par un banc de dauphins qui bondissent à hauteur de bastinage ; où, essayant d'attraper une heure de sommeil avant le lever du jour, je me couche à l'arrière du pont, seul et bercé par le roulis de haute-mer, le ciel d'autant plus scintillant que nous sommes loin de tout ; où, profitant d'un ancrage entre deux récifs, on chausse des palmes et plonge brosser la carène, aussitôt observés par des raies mantas battant paisiblement de leurs ailes dans ces eaux turquoises ; où, encore, je plonge de la proue un soir pour laver le cambouis du moteur, et me retrouve nageant dans une mer de plancton phosphorescent...

Le capitaine, cependant, est un homme aigri et raciste, borné dans sa routine solitaire et incompréhensif des autres cultures. Il veut de moi que je sois un matelot expérimenté à la mesure du marin aguerri qu'il est ; et je voudrais de lui qu'il soit un professeur patient autant que je suis un étudiant chevronné. Alors, forcément, il crie. Il s'étrangle sur des mots que je ne connais pas, s'égosille sur des tâches que je ne sais pas faire, hurle parfois des ordres sans queue ni tête et en refuse tous les torts... Le plus souvent, finalement, il crie sans raison apparente.

Au début, il a réveillé chez moi mes vieilles angoises, liées à la peur de l'échec ; cette crainte de lire dans les yeux aimants de nos parents une lueur de déception muette. Alors j'ai appris les noeuds, les noms, le moteur et les voiles. Mais j'ai grandi depuis que tu m'as connu apeuré il y a tant d'années, ou éreinté durant mon aventure américaine. J'ai appris à utiliser ces situations pour me demander si ma place est bien là, sous la colère de cet homme. Et elle l'est.

Alors je me tiens droit, accroché aux cordages, je continue ma veille de nuit, scrutant l'horizon, pendant que sur le pont, harassés par le tangage du navire, quelques passagers sont étendus, livides, trempés par les assauts incessants des vagues. J'attend la fin de la tempête.

Puis, sans vraiment de raison, et d'un calme surprenant, il m'a remercié. Une nouvelle fois, je suis le sac sur le dos, dans une ville inconnue, un nouveau pays. Carthagène des Indes, Colombie.

Paisiblement,

Florian

Isla de Ometepe, Nicaragua

13.7.2013

Ma chère soeur,

Cette lettre j'ai voulu la faire à propos de la chance que nous partageons d'avoir eu une si formidable éducation, j'ai voulu partager avec toi mes espoirs pour le monde, t'écrire des indices pour ta propre quête du bonheur, te raconter mes idéaux d'ascèse et mes fantasmes hédoniques, t'éduquer en pédagogue condescendant sur les sophismes de la société que nous habitons... Comme toutes mes lettres, je l'ai commencée vingt fois en esprit, cherchant dans ma vie des images pour les choses que je veux te dire. Mais c'est finalement sans les chercher que les mots me sont venus.

Il fait nuit noire, au loin un orage tropical se déchaine ; au dessous de moi s'étend un gigantesque gouffre duquel émanent un halo rouge de fumée acre et une rumeur d'écume. Du fond du cratère, ce soir la lave danse pour moi seul. L'esprit brumeux et le corps las, mes sens sont comme des fréquences sur lesquelles je peux choisir de m'accorder. Allongé sur les roches volcaniques, mon toucher me propose de la douleur, alors je l'ignore. Mon odorat se sature de souffre et de l'odeur d'un cheval mort au loin, peu m'importe. Mais mes yeux, eux, me peignent le sublime tableau d'un ciel iridescent zébré d'éclairs, alors je regarde.

Dans le ciel, un météore flamboit, laissant derrière lui une trainée opale. Je ne suis rien face à la majesté de la nature. Je n'existe pas. Et soudain, je suis heureux. Enivré d'un bonheur ascète, d'un bonheur fait des petits riens. Je me sens amoureux. Je fais partie de l'univers. Réjouis de mon insignifiance, mon esprit se déconnecte de mes sens et s'allège des pensées parasites, de ce bruit de fond permanent. Je crois que je médite pour la première fois. Le météore disparait, la musique s'éteint.

Un nouveau bonheur me submerge, stoïque, libre des nuisances du corps et de l'esprit. Plus rien n'a d'importance, la houle est finalement étale. Il n'y a plus de peur puisque les peines n'importent pas. L'océan de préjugés qui noyait mes savoirs laisse doucement place à un pavement fait des leçons d'Épicure, des théories de Marx, de la philosophie de Nietzsche et de la poésie de Rimbaud. Les auteurs m'ont amené là et m'emmènent ailleurs.

Mon vagabondage prend un sens qui dépasse la poésie d'une existence bohémienne. Cette quête me désapprend la concupiscence débauchée héritée de ma surexposition a une culture de consommation pour la remplacer par une lascivité amoureuse, un hédonisme sain. Ce que je recherche chez les autres en parcourant le monde, je viens de l'apercevoir en moi-même: un idéal. Rien d'autre ne semble avoir de sens que d'essayer d'être cette personne.

L'ascète et le stoïcien sont les premiers pavés de ma route, l'hédoniste un jalon. Je ne crois pas à une vie faite de restreintes et de flagellation. Je crois pourtant que c'est ce dont font l'expérience les inconscients modernes en croyant brûler fort. J'ai maintenant une direction à suivre.

Le chemin a parcourir est encore long. Je me lève, j'allume ma torche et je pisse dans le cratère.

Naturellement,

Florian

Volcano Telica, Nicaragua

29.5.2013

Mon plus vieil ami,

Je me souviens du jour où tu m'as dit que ma vie ferait une belle histoire. Tu ne t'en souviens peut-être pas mais ce jour-là a influencé ma façon de penser jusqu'à aujourd'hui encore. Puisque je trouve tant de plaisir dans le refuge de l'imaginaire, pourquoi ne pas vivre ma vie comme un roman pour pouvoir tirer du présent ce que j'apprécie dans les souvenirs de mes histoires passées ? Grace à cette phrase innocente je contemple parfois ma vie d'un oeil extérieur, et j'apprécie de cette manière la poésie de certains moments comme d'autres peuvent apprécier une oeuvre. Ceci est un tableau de ma subjectivité, plongé dans la nature sauvage d'un des pays les plus pauvres du monde.

Après deux jours de voyage, me voilà à cheval, assoupi par le roulis régulier de ma monture qui gravit lentement cet énorme volcan, désormais ma maison. Si le sommeil ne m'emporte pas c'est que l'ébahissement que je ressens face au spectacle qui se dévoile est incomparable. À perte de vue, des montagnes recouvertes de végétation aride s'imbriquent les unes aux autres en ombres chinoises, révélées au travers de la brume par un soleil éblouissant. On traverse des rivières, on croise quelques maisons, des enfants au loin nous hurlent des salutations joyeuses ; puis on arrive.

Chaque jour de cette nouvelle vie commence avec la lumière matinale, alors que le soleil est encore loin derrière l'horizon. On boit un café rare et fort en s'occupant des animaux, on trait les vaches en admirant le lever de soleil, puis on charge un mulet et, la machette à l'épaule, on se met en route.

Après une heure de marche dans la réserve naturelle, accompagnés par la rumeur de la nature qui s'éveille, on arrive à l'une des plantations de café où pour la journée le travail consistera d'une manière ou d'une autre à déplacer la montagne, jusqu'à ce que la sueur, le sang et la nuit nous arrêtent. Le labeur rajeunit mon corps, la nature et les discussions mon esprit. Mes collègues sont des paysans Nicaraguayens cultivés à l'histoire complexe. Ils ont connu la guerre et les révolutions, la pauvreté et la drogue, la peur et l'héroïsme... On parle des guérillas communistes, on rit de la chrétienté et on critique Monsanto ; on rêve d'un monde meilleur.

Le soir, on rentre et on répète la routine du matin. On se douche à l'eau de source et on s'affale dans un hamac en attendant qu'une mangue nous tombe dans la main. Parfois je selle un cheval et je pars arpenter la montagne, parfois je profite d'une cascade au bas du domaine. Et finalement, sous la faible lueur blanchâtre d'une loupiotte qui se balance au plafond, on partage toujours le même repas fait de tortillas, de haricots rouges et de café ; on écoute le propriétaire de la ferme raconter ses histoires incroyables. Emporté par son enthousiasme, il mime des personnages grivois, force des grimaces et grime sa voix jusqu'à éclater d'un rire tonitruant dans le silence de la nuit.

Puis, à la clarté de la voute céleste, prolongée à l'horizon par des milliers de lucioles, chacun rejoint sa propre bicoque et s'endort du sommeil profond des travailleurs.

Un jour, la pluie est arrivée, tardivement mais de toute la puissance digne de ces latitudes tropicales. Et avec elle, la nécessité de ma présence s'est évanouie. J'ai fait mon sac, et à la lumière de la lune, je suis parti.

Librement,

Florian

Reserva Natural Quiabuc-Las Brisas, Leon, Nicaragua

1.5.2013

Mes chers parents,

En route pour le Nicaragua, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour vous. Mon plus ancien souvenir est celui d'une après-midi au parc, avec vous deux. Tout est très flou, mais moins les années sont loin, plus la mémoire se fait nette ; et je prends conscience de tout ce temps investi pour provenir à mes besoins, et au-delà, à mes envies. Impossible que quoi que ce soit ne me manque. Toutes mes pulsions matérielles assouvies, j'en suis parfois venu à convoiter le désir lui-même, à rechercher des objets dont la possession pourrait m'apaiser. Malgré cette abondance pathologique socialement acceptée, je persistais à croire que je restais raisonnable. Pire encore, j'ai toujours eu l'impression de mériter tout ce qui m'était acquis.

Je ne hais pas cette vie heureuse que vous m'avez offerte. Bien au contraire, je ne peux simplement pas imaginer un meilleur départ. Simplement, j'en ai trop eu. Dans ce matérialisme obscène, tout paraît futile. Alors, une à une, je me suis débarrassé de toutes mes possessions : mon piano, mon ordinateur, mes vêtements... Tout ce que votre argent m'a acheté. J'ai résilié mon abonnement téléphonique et rendu les clés de mon appartement. Puis j'ai avorté ma carrière de chercheur, ce qu'aurait pu être l'accomplissement de vingt années passées.

Et je suis parti. Défait de ma vie, je n'emporte qu'un roman vieilli de Boris Vian et des caleçons de rechange.

Je n'ai plus rien, mais c'est encore trop. Je veux être nu de corps et d'esprit. De la même manière que ma vie matérielle m'étouffe, mon histoire même m'insupporte. D'une conversation à l'autre, je suis « celui qui joue du piano », « celui qui a été au MIT », ou « celui qui voyage. » Toutes ces choses absurdes et superficielles que j'ai poursuivies à un moment de ma vie comme des curiosités deviennent autant de définitions de moi-même auxquelles je m'efforce d'adhérer. J'ai la sensation viscérale que chacune de ces histoires est un mensonge, une tricherie destinée à faire briller mon reflet dans le regard des autres.

Seulement une fois départi de ces fiertés aliénantes, autant que de mes possessions matérielles, seulement alors je pourrai échapper à la course entre argent et temps si peu féconde lorsqu'elle est mesurée par la seule métrique qui compte. Rechercher le matériel ou les accomplissements, c'est parier son futur pour s'acheter un passé ; c'est vivre dans l'attente d'un bonheur potentiel. Mais c'est oublier que seul le présent peut être source de bonheur.

Mais bien sur, je m'emporte. Je suis un jeune con de vingt-deux ans et je n'ai vécu que dans la profusion. Non seulement je ne connais rien de ces tracas abstraits ni des répercutions concrètes de ce que je clame, mais en plus je n'entame qu'à peine cette aventure. L'impression de renouveau pourrait très bien être la seule raison de mon euphorie minimaliste.

Quoi qu'il en soit, c'est le sourire au lèvres que je me suis mis en route. Sac sanglé sur les épaules, mes yeux grand ouverts et le coeur qui bat fort.

Bisous nomades,

Florian

Miami, Florida, United-States

21.3.2013

Mon bel ami,

Mieux que quiconque tu sais que ma passion change de cap au rythme des marées. Plus par manque de force d'esprit que par conviction personnelle, l'influence de mon environnement m'a tour à tour fait désirer les vies d'aventure et de romance dépeintes par la société comme satisfaisantes pour l'accomplissement personnel et le respect de ses proches. De plus en plus, cependant, j'ai du mal à croire que le frisson d'un astronaute ou l'adrénaline d'un espion soient de bons catalyseurs de bonheur. Au contraire, il semble que ces accomplissements, temporaires à l'échelle d'une vie, ne permettent qu'une joie dans la réminiscence des moments clés et non une ouverture d'esprit durable.

Au fil des années, ma recherche du bonheur, jusqu'à aujourd'hui encore introspective, m'a amenée à croire que mon rêve, tout du long, était le bon. Je dois voyager.

Cet état de fait ne doit en aucun cas être pris comme une recommandation d'ordre générale. C'est justement pour pallier mon manque de force d'esprit que je souhaite recourir au voyage pour découvrir le monde, les gens qui peuplent le monde, les cultures qui animent les gens, et les spiritualités à l'origine de ces cultures. Seul ce cheminement semble capable de déjouer le tranchant cynique du réalisme ambiant et de m'aider à comprendre l'essentiel. Cette démarche presque scientifique vise à observer l'humain, soustraire les différences et extraire l'essence. Le fait que cette poursuite soit intrinsèquement liée à mon rêve de vagabondage est fortuit ; mais sans cette coïncidence, je crains que le courage de partir m'aurait manqué.

Je ne cherche pas à échapper à la société, si ce n'est pour me dépêtrer de l'enlisement de mon éducation au sens large. Bien sûr je compte revenir, être ingénieur, et répéter les mêmes erreurs sur le psyché de mes propres bambins. Je ne cherche pas à sortir, mais simplement à ouvrir la boite et jeter un coup d'oeil dehors, à offrir à mes errances intérieures un support physique et un enseignement qui dépasse le virtuel. J'ai espoir que l'exercice du voyage me permette de développer cette force d'esprit qui me manque, cette capacité à faire l'expérience du bonheur grâce au contentement du présent, et non par anticipation de ce qu'un acte à venir peut potentiellement procurer une fois passé.

Pour toutes ces raisons, pour bien d'autres encore et pas toutes des plus nobles, je pars sans date de retour.

Il est possible que tu me retrouves dans peu de temps, abattu par la tâche, affligé d'un échec stupidement personnel, et que tu doives me reconstruire, sans raison aucune sinon que celle de l'amour que tu me portes. C'est pour cela que mon absence n'est possible que grâce à ta présence. Ce voyage ne serait pas possible sans toi. Merci.

Amicalement,

Florian

Pittsburgh, PA, USA